1ère partie : le retour de Perón

          En juin 1973, il y a déjà 18 ans que le prési­dent Juan Perón a été ren­ver­sé par un coup d’état mil­i­taire. Pen­dant 18 ans, il a vécu en exil, d’abord dans dif­férents pays d’Amérique latine, Paraguay, Pana­ma, Nicaragua, Venezuela, République Domini­caine, puis à par­tir de 1960 et de manière pérenne, à Madrid en Espagne.
         Pen­dant toute la durée de l’exil de Perón, mais surtout à par­tir de la prise de pou­voir du général Juan Car­los Onganía en 1966, le mou­ve­ment de résis­tance péro­niste a été divisé en deux camps plus ou moins antag­o­nistes, un affron­te­ment que seul le lead­er­ship de Perón avait été en mesure de con­tenir.
          D’un côté, ce qu’on pour­rait appel­er «la frange ortho­doxe» du péro­nisme, essen­tielle­ment représen­tée par le mou­ve­ment syn­di­cal, tenu par des lead­ers comme Augus­to Van­dor, José Ruc­ci et Loren­zo Miguel. Pen­dant ses deux man­dats de gou­verne­ments, entre 1946 et 1955, Perón avait fait des syn­di­cats le fer de lance de son mou­ve­ment jus­ti­cial­iste. Pra­ti­quant une poli­tique sociale volon­tariste d’amélioration de la con­di­tion ouvrière, il avait coupé l’herbe sous les pieds des mou­ve­ments marx­istes tra­di­tion­nels, social­istes et com­mu­nistes, réduits à de sim­ples grou­pus­cules ou inté­grés dans le mou­ve­ment péro­niste. Prenant le con­trôle des syn­di­cats, il était par­venu à en faire, avec l’aide de sa femme Evi­ta, les cour­roies de trans­mis­sion de son pou­voir auprès de la classe ouvrière. Le prin­ci­pal syn­di­cat, la CGT, lui était tout dévoué.
          De l’autre, un secteur net­te­ment plus révo­lu­tion­naire et reven­di­catif, influ­encé par les mou­ve­ments de libéra­tion d’Amérique latine, et notam­ment le cas­trisme. Un secteur beau­coup plus jeune égale­ment, dans lequel on trou­vait de jeunes catholiques con­ver­tis au marx­isme, les «Mon­toneros», mais égale­ment des mou­ve­ments de gauche extrême, comme les FAR (Forces armées révo­lu­tion­naires), l’ERP (Armée révo­lu­tion­naire du peu­ple) ou les FAP (Forces armées péro­nistes). Pour ces derniers, l’objectif ultime du péro­nisme ne pou­vait qu’être instau­r­er un «social­isme nation­al», à la manière des Cubains.
          Ce qu’il faut bien com­pren­dre, c’est que mal­gré ces diver­gences pro­fondes quant à leurs visions poli­tiques respec­tives, ces deux ten­dances, jusqu’à Ezeiza, n’ont jamais cessé de cohab­iter à l’intérieur du péro­nisme, grâce au charisme même de Perón, le grand uni­fi­ca­teur, gérant avec maes­tria ces antag­o­nismes, en jouant même pour affirmer son lead­er­ship.
En exil à Madrid, Perón n’aura de cesse de tir­er sur ces deux cordes : vers sa droite, le mou­ve­ment syn­di­cal, appelé à com­pos­er avec les dif­férents pou­voirs et à main­tenir la classe ouvrière dans les clous, tout en lut­tant pour la fin de la pro­scrip­tion du péro­nisme ; vers sa gauche, les mou­ve­ments de jeunes incités à harcel­er ces mêmes pou­voirs, afin de leur mon­tr­er «les mus­cles» tou­jours vigoureux du par­ti péro­niste, et en même temps la per­sis­tance du con­trôle que le vieux chef avait sur lui.
          Jeu sub­til d’un chef charis­ma­tique et habile, pous­sant ses pio­ns de tous les cotés de l’échiquier pour mieux occu­per le ter­rain et en rester le seul maître. Dans les années soix­ante, c’est à un chaud par­ti­san de la révo­lu­tion cubaine qu’il con­fie le soin de le représen­ter : John William Cooke.

Photo DP Wikiquote
John William Cooke

          Ses par­ti­sans n’ont ensuite jamais cessé d’œuvrer à son retour, mal­gré la pro­scrip­tion totale dont il fai­sait l’objet, puisqu’il était même inter­dit, sous les gou­verne­ments mil­i­taires qui se sont suc­cédé – entre­coupés il est vrai de res­pi­ra­tions plus démoc­ra­tiques, avec le gou­verne­ment de trois prési­dents civils entre 1958 et 1966 – de pronon­cer le nom même de l’ancien prési­dent, et, bien enten­du de s’afficher comme péro­niste déclaré.
En 1966, un nou­veau coup d’état a ren­ver­sé le prési­dent civ­il Arturo Illia et porté au pou­voir un autre général, Juan Car­los Onganía, qui sera lui-même rem­placé en 1970 par le général Ale­jan­dro Lanusse. Il s’ensuit une péri­ode de vio­lence et de chaos, générée par la déliques­cence de l’état argentin, les dif­fi­cultés économiques et sociales, l’autoritarisme des mil­i­taires, l’absence de démoc­ra­tie et les crispa­tions sociales et civiques qui en découlent. Les coups de mains de groupes extrémistes péro­nistes se mul­ti­plient, encour­agés de loin par le vieux leader (en 1970, il a déjà 75 ans). Les groupes révo­lu­tion­naires sont de plus en plus act­ifs : Mon­toneros, ERP (Armée révo­lu­tion­naire du peu­ple) FAR (Forces armées révo­lu­tion­naires), FAP (Forces armées péro­nistes), ten­dant, mais en ordre dis­per­sé, vers un même but : ren­vers­er l’état mil­i­taire.
          En 1970, ce chaos général­isé force Onganía à renon­cer à son pro­jet de ren­forcer la dic­tature mil­i­taire. Ale­jan­dro Lanusse lui suc­cède, plus réal­iste et enclin à rechercher un accord avec les par­tis civils : le Grand Accord Nation­al, cen­sé per­me­t­tre le retour à la démoc­ra­tie tout en sauvant la face des mil­i­taires. Néan­moins Lanusse ne parvient pas à rassem­bler autour de lui les forces démoc­ra­tiques, qui s’allient au con­traire pour exiger la fin de la dic­tature mil­i­taire et la remise de tout le pou­voir aux civils.
          Pen­dant ce temps, Perón, tou­jours pro­scrit mais sen­tant que le mou­ve­ment social lui est de plus en plus favor­able, con­tin­ue de soutenir les forces révo­lu­tion­naires et de les engager à pour­suiv­re la résis­tance et à réclamer son retour. Fin tac­ti­cien, il scelle un accord avec Ricar­do Bal­bín, un des prin­ci­paux dirigeants du Par­ti Rad­i­cal, pour­tant vieil enne­mi du péro­nisme, pro­posant même un «tick­et» élec­toral pour se présen­ter avec lui lors d’élections démoc­ra­tiques. Mais les mil­i­taires parvi­en­nent à exclure une fois encore Perón du jeu, et celui-ci est inter­dit de can­di­da­ture.

Juan Perón et Ricar­do Bal­bín

          Mal­gré tout, la sit­u­a­tion du gou­verne­ment de Lanusse est de plus en plus inten­able. La rue est en ébul­li­tion, les atten­tats se mul­ti­plient, et la pop­u­la­tion réclame le retour à l’ordre et à la paix. Or, il devient de plus en plus évi­dent qu’un seul homme peut les impos­er : celui qui tient en réal­ité les rênes de la con­tes­ta­tion, et représente à lui seul le vrai pili­er de toute l’opposition au régime mil­i­taire. Perón a en out­re toute l’autorité néces­saire sur les groupes révo­lu­tion­naires, qui lui sont dévoués et mili­tent active­ment pour le faire revenir en Argen­tine. L’ancien prési­dent représente donc la seule garantie crédi­ble de retour à l’ordre.
          Lanusse, con­traint de céder, per­met la tenue d’élections libres, y met­tant néan­moins une con­di­tion : que Perón ne puisse se présen­ter en per­son­ne. Ce qui arrange, d’une cer­taine façon, les mil­i­tants des deux camps, péro­nistes et rad­i­caux, que l’accord de cir­con­stance entre Bal­bín et l’ancien prési­dent en exil n’enthousiasmait pas vrai­ment.
          Mais cette nou­velle exclu­sion de Perón, qui est resté pop­u­laire dans la mémoire des Argentins, a pour effet de dop­er la ten­dance la plus à gauche, et la plus active, du péro­nisme. D’autant que Perón lui-même choisi un «rem­plaçant» très à gauche pour représen­ter son mou­ve­ment aux élec­tions: Héc­tor Cám­po­ra.

Héc­tor Cám­po­ra

          Les élec­tions de mars 1973 sont une sur­prise totale pour tout le monde. Elles sont un échec sanglant pour Lanusse et le pou­voir mil­i­taire, qui avait comp­té que l’absence de Perón prof­it­erait au can­di­dat rad­i­cal Bal­bín, et un tri­om­phe inespéré par son ampleur, pour le par­ti péro­niste. Héc­tor Cám­po­ra est élu dès le pre­mier tour, et les péro­nistes rem­por­tent de sur­croit 20 régions sur 22.
          Mais per­son­ne n’est dupe : Cám­po­ra n’est qu’un prési­dent de tran­si­tion, en atten­dant le retour défini­tif, et très espéré, du vieux général exilé. Un slo­gan fait d’ailleurs florès à ce moment-là : «Cám­po­ra au gou­verne­ment, Perón au pou­voir». Son retour n’est plus qu’une ques­tion de jours.
          La «dépéro­ni­sa­tion des esprits», après laque­lle avaient cou­ru les dif­férents gou­verne­ments mil­i­taires et civils qui s’étaient suc­cédé entre 1955 et 1973, était donc un for­mi­da­ble échec : le péro­nisme avait survécu dans la mémoire pop­u­laire, et sem­blait revenir plus fort que jamais.
Juan Perón avait fait un pre­mier voy­age à Buenos Aires en novem­bre 1972, pour venir négoci­er avec Bal­bín et organ­is­er son front poli­tique élec­toral mul­ti-par­tis, le FREJULI (Frente jus­ti­cial­ista de lib­eración). Tou­jours pro­scrit, il avait néan­moins dû ren­tr­er en Espagne aus­sitôt après. Cám­po­ra élu, le retour défini­tif du vieux leader fut pro­gram­mé pour le 20 juin suiv­ant. Un retour atten­du par le «petit» peu­ple argentin, dira le philosophe péro­niste José Pablo Fein­mann, comme celui de Godot par les deux pro­tag­o­nistes de la pièce de Ionesco. Sauf que cette fois, Godot allait réelle­ment faire son entrée dans la pièce. Pour, finale­ment, le plus grand mal­heur des Vladimir et Estragon Argentins. Car ce retour tardif allait avoir les con­séquences exacte­ment invers­es à celles espérées par l’ensemble de la société argen­tine.
          Ce que nous ver­rons dans la par­tie suiv­ante.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *