10/02/2022 : polémique sur les bus

Grosse polémique en ce moment à Buenos Aires. Pour sat­is­faire aux exi­gences du FMI, qui comme à son habi­tude, réclame en échange de ses bons offices (c’est-à-dire : un gros prêt) que l’Etat argentin serre les cor­dons de sa bourse pour­tant déjà bien plate, celui-ci envis­age de refiler la ges­tion de 32 lignes de bus de Buenos Aires à l’administration munic­i­pale de la ville. Un coup clas­sique qu’on con­nait bien chez nous : l’état som­mé de faire des économies se décharge de cer­taines dépens­es sur des entités régionales. En l’occurrence, les bus portègnes sont un gouf­fre à sub­ven­tions : la plu­part des com­pag­nies, toutes privées, ne tien­nent que grâce aux sub­sides de l’état, qui verse annuelle­ment 13 mil­liards de pesos, soit à peu près 107 mil­lions d’euros. Mil­liards qui pour­raient être con­sacrés, selon le gou­verne­ment, au trans­port pub­lic dans les régions, qui ne béné­fi­cient pas jusque là de la même manne, et où l’usager doit pay­er son tick­et plus cher.

Occa­sion de revenir sur un sys­tème de trans­port aux traits assez par­ti­c­uliers. Les bus portègnes… Ah, oui, là, je rap­pelle pour la dernière fois : portègne, c’est l’adjectif qui se rap­porte à tout ce qui vient de Buenos Aires. On dit aus­si « bonaerense », lit­térale­ment bueno­sairien, mais c’est moins util­isé. Les bus portègnes, donc, exis­tent depuis 1928, année au cours de laque­lle une asso­ci­a­tion de taxis décide de créer un sys­tème de trans­port col­lec­tif, pour faire con­cur­rence au tram. Là-bas, on les appelle «colec­tivos», nom util­isé dans tout le pays pour désign­er les bus de ville (Pour la route, on dit «micros». Autrement dit, bus en ville, auto­car sur la route). Dans la cap­i­tale, on dit aus­si «Bon­di». C’est de l’ar­got local, le lun­far­do.

1928

Ce nou­veau sys­tème de «colec­tivos» se met douce­ment en place. La con­cur­rence est rude, d’autant qu’au début des années trente, ce sont les anglais qui maitrisent le trans­port portègne, et que le gou­verne­ment de l’époque (des mil­i­taires con­ser­va­teurs) ne sait rien leur refuser. Il ira même, en 1932, jusqu’à restrein­dre par décret la cir­cu­la­tion des nou­veaux colec­tivos pour éviter de leur faire trop d’ombre !

Mais le pub­lic est con­quis. Ce nou­veau type de trans­port, plus sou­ple, plus rapi­de, et bon marché, trou­ve sa clien­tèle. Petit à petit, le sys­tème se régle­mente : couleurs dis­tinctes pour les véhicules, déf­i­ni­tion de lignes et de tra­jet (1932), instal­la­tion oblig­a­toire d’un sys­tème de vente de tick­ets – tax­imètre – à bord, pour con­trôler la capac­ité max­i­male de pas­sagers (1934), puis créa­tion en 1936 d’une Cor­po­ra­tion des trans­ports de la ville de Buenos Aires, pour fédér­er l’ensemble. Une sorte de mono­pole, quoi. Mais là encore, il s’agissait de faire plaisir aux Anglais, avec lesquels on venait de sign­er un accord d’échange com­mer­cial préféren­tiel : expor­ta­tion de viande con­tre pri­or­ité pour les investisse­ments indus­triels et exemp­tion de droits de douane pour les pro­duits importés de Grande Bre­tagne. Pour faire court : le trans­port par colec­tivos était rat­taché au sys­tème de trans­port fer­rovi­aire, alors totale­ment entre les mains des Anglais.

La sec­onde guerre mon­di­ale met un coup d’arrêt au développe­ment du sys­tème. D’une part, par faute de pièces détachées (La plu­part étaient pro­duites aux États-Unis), d’autre part, à cause d’un con­flit ouvert entre la Cor­po­ra­tion et les quelques com­pag­nies restées indépen­dantes, qui se voy­aient régulière­ment inter­dites de cir­cu­la­tion (La Cor­po­ra­tion ayant le pou­voir de les expro­prier).

En 1948, la Cor­po­ra­tion, mal gérée, est mise en fail­lite et dis­soute. L’État péro­niste crée alors une nou­velle com­pag­nie publique : «Trans­ports de Buenos Aires», qui développe des lignes au-delà de la pre­mière cein­ture de la cap­i­tale. Les ban­lieues sont enfin desservies. Le sys­tème reste pub­lic jusqu’à la chute du péro­nisme, en 1955. Ensuite, le nou­veau pou­voir (tou­jours mil­i­taire, eh oui !), se lance dans la pri­vati­sa­tion : il vend une ving­taine de lignes. Par­al­lèle­ment, il sup­prime peu à peu toutes les lignes de tram et de trol­ley : à la fin des années soix­ante, il n’y a plus que des bus pour trans­porter les usagers en ville. Plus, naturelle­ment, les cinq lignes de métro (la 5ème créée en 1966). Mais en ce qui con­cerne le métro, s’agissant d’une cap­i­tale aus­si énorme (y vit le tiers de la pop­u­la­tion argen­tine, rap­pelons-le), il est notoire­ment sous-dimen­sion­né, et ne s’étend pas au-delà des lim­ites de la ville elle-même (Celle-ci compte plus de trois mil­lions d’habitants, 17 mil­lions pour la total­ité de l’agglomération. A com­par­er avec Paris et ses 14 lignes de métro, pour 2 mil­lions d’habitants, 12 en agg­lo).

1969

Aujourd’hui, la qua­si-total­ité des com­pag­nies de colec­tivos est de statut privé, mais l’état garde la main sur l’organisation générale du sys­tème. Heureuse­ment : on imag­ine le chaos si tout le monde pou­vait faire selon sa volon­té. C’est qu’il y a pas loin d’une cen­taine de com­pag­nies, pour près de 350 lignes en exploita­tion ! Mais ces com­pag­nies, pour la plu­part, ne sur­vivent que grâce aux sub­sides de l’état, qui sub­ven­tionne large­ment le prix du gazole, d’une part, et celui du bil­let d’autre part. Et ce depuis la grande crise de 2001, qui avait vu s’effondrer la demande pen­dant que mon­tait en flèche le prix du car­bu­rant. Mais mal­gré ces sub­ven­tions, la flotte de bus com­mence à sen­tir de plus en plus le vieux. Tous fab­riqués selon un mod­èle unique, ils cir­cu­lent jusqu’à ren­dre l’âme. S’il est extrême­ment rare de nos jours, de mon­ter dans un bus neuf à Buenos Aires, en revanche il est fréquent d’avoir la sen­sa­tion, à bord d’un des brin­que­bal­ants engins, de voy­ager dans le temps !

Le gou­verne­ment cherche donc, aujourd’hui, à refiler le bébé à la munic­i­pal­ité de Buenos Aires. Celle-ci, en échange de ce trans­fert de charges, pour­ra gér­er le sys­tème de lignes, décider du prix du bil­let, du mon­tant des sub­ven­tions. Mais bon, ça coince, naturelle­ment : le cadeau est totale­ment empoi­son­né, s’agissant d’un ser­vice qui coûtera tou­jours plus cher qu’il ne rap­porte !

Sta­tion Avenue 9 de Julio — Buenos Aires

Selon le jour­nal Infobae, le gou­verne­ment se défend de se soumet­tre au dik­tat du FMI. Il ne chercherait qu’à rétablir l’équilibre avec les sys­tèmes de trans­port de province, qui, eux, ne béné­fi­ciant pas des mêmes sub­ven­tions, font pay­er le tick­et bien plus cher à leurs usagers. En moyenne, 60–70 pesos par tra­jet con­tre 18 à Buenos Aires. Récupér­er la manne dis­tribuée jusque là aux com­pag­nies portègnes per­me­t­trait ain­si d’en revers­er une par­tie aux villes de l’intérieur, comme Rosario, Cór­do­ba ou Bar­iloche, et d’en finir avec les dis­par­ités cap­i­tale-province. Ce que ne con­teste pas la munic­i­pal­ité de B.A., mais celle-ci craint de devoir, du coup, aug­menter sub­stantielle­ment le prix du bil­let, qui pour­rait pass­er de 18 à 40 pesos. Affaire à suiv­re : à savoir si après le trans­fert de charges, les provin­ci­aux paieront effec­tive­ment un peu moins, ou si au final, ce sont seule­ment les usagers portègnes qui paieront leur bus plus cher !

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Arti­cle de La Nación

Arti­cle sur Pagina/12

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